GECKO – La scène coupée

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Les livres que l’on écrit pourraient être assimilés à des films que l’on tournerait, arrivé au montage final il arrive qu’on en élimine certaines scènes.
Les raisons de ces coupures peuvent être diverses : Scène n’apportant rien à l’intrigue, style trop lourd, etc…
Je me souviens avoir supprimé une dizaine de passages de Les colonnes du temps. Si j’en ai repris la plupart dans la suite (actuellement en cours de rédaction) quelques uns ont été définitivement passés à l’as.

Voici donc la scène de mon dernier roman, GECKO, que j’ai « coupé au montage » si je puis dire.
Je vous la livre telle quelle, sans aucune corrections, bonne lecture.
PS : Pas question en tout cas de sortir, à l’instar des DVD bonus, une version longue de GECKO incluant cette scène ! 😉

 

Pointe-à-Pitre, restaurant Le boucanier, 21h33

C’est un rituel immuable, lorsqu’une enquête s’annonce plus complexe que prévue, Nicolas Rousseau et Marie Kancel s’offrent un brainstorming au restaurant Le Boucanier.

Le patron et le personnel connaissent très bien ces habitués qui se font appeler, à leur insu, les poulets boucanés.

Paul, le serveur, prend les commandes, du moins il les confirme davantage qu’il ne les saisit sur son calepin.

« Alors, pour l’apéritif, comme d’habitude. Marie, un jus de tamarin et toi, Nico, un vitamalt. Toujours pas de cocktail maison ? »

— Non, le vitamalt me tiendra éveillé, je vais cogiter, cette nuit, dit l’inspecteur.

— Comme tu voudras. Bon, pour le repas toujours rien de sensationnel, je suppose : colombo de cabrit pour toi et pour la demoiselle, darne de bonite sauce chien, servi avec son gratin de papaye verte ?

— Tu as tout juste Paulo, comme toujours.

— Ce n’est pas très difficile, ceci-dit, répond, narquois, le serveur.

Le restaurant est bondé. C’est assez bruyant et il faut élever la voix pour se faire entendre. Les deux inspecteurs de Police parlent sans qu’aucun son ne sort de leur bouche, ils se lisent mutuellement sur les lèvres. Ceci davantage par soucis de discrétion que pour se faire comprendre, dans tout ce tumulte.

On ne peut pas en dire autant de certains qui n’ont aucune gêne. A la table voisine, un groupe de jeunes gens commente l’actualité. Les tueries sont, bien entendu, au centre des débats. Rousseau tend l’oreille, ce n’est pas très poli, mais il aime à se mêler discrètement aux conversations des civils. C’est une bonne manière de prendre le pouls de la population.

Une demoiselle, visiblement passablement éméchée, aborde avec passion le sujet préoccupant nos deux policiers :

« Je vous le dis, moi ! C’est un mofwazé[1] qui a bouffé les trois types ! Y’a pas à chercher plus loin ! Hic ! »

Un jeune homme aux dreadlocks démesurées lui lance, moqueur :

« Toi, tu as bu le ti punch de trop ! Un mofwazé ? Tchip ! N’importe quoi ! Tu fais des jeux avec moi là ! »

— Et pourquoi ce ne serait pas possible ? On est en Gwada ti male, terre de sorcellerie ! se défend la fille.

— Sorcellerie ? Pour moi, le seul sorcier intéressant en ce moment, c’est le crabe qui se trouve dans mon assiette[2] ! Woye !

Rousseau lève les yeux au ciel, agacé. La stupidité des jeunes gens le sidère. Marie ne peut s’empêcher de prendre leur défense.

« Ne leur en voulez pas, inspecteur, cette affaire fait le tour des réseaux sociaux, tous les jeunes de l’île en parlent. Certains vont même jusqu’à mener leurs propres enquêtes. Le côté surnaturel des meurtres les fascine et a fait naître certaines théories fantaisistes, comme celle du mofwazé. »

— Admettons, répond Nicolas, mais j’ai, moi aussi, parcouru les réseaux sociaux et je n’apprécie guère la manière dont on nous tourne en bourrique !

Rousseau fait allusion à cette vidéo tournant en boucle sur le web, où l’on peut voir une caricature de policier poursuivant un chihuahua. L’homme, atteint d’un strabisme prononcé, coure comme un pantin désarticulé après le petit chien et finit par glisser sur une déjection canine. Le montage se termine par une image du policier édenté étalé de tout son long sur l’asphalte.

Marie sait parfaitement à quoi fait allusion son supérieur hiérarchique, elle a déjà visionné le fameux montage vidéo. Connaissant la susceptibilité de l’inspecteur, elle préfère ne pas aborder le sujet.

Paul apporte les boissons, accompagnées de quelques accras faits-maison.

« Reprenons, commence Rousseau, de toute évidence et contrairement à ce que je pensais au départ, il ne s’agit pas de simples attaques de chiens errants. Les meurtres, car il s’agit bien de meurtres, ont été soigneusement organisés. »

— Oui, nous avons trois victimes. Aucun lien entre elles.

— Essayons de rassembler tous les éléments à notre disposition. Sissoko ?

— Mort égorgé, le corps retrouvé sur le sceau de la place de la victoire. Il fuyait le chien mais tout laisse à croire qu’il savait où il allait.

— Exact. Il se dirigeait vers les quais mais a été tué bien avant. Son corps a été trainé sur plusieurs mètres puis déposé en un point symbolique.

— Vous pensez que c’est un message qu’on nous a laissé ?

— Oui, sinon pourquoi ne pas avoir laissé le corps pourrir à même le sol ?

************STOP POUR NE RIEN REVELER DAVANTAGE ***********

Gecko de John Renmann : http://www.amazon.fr/Gecko-John-Renmann/dp/1517684552/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1444249567&sr=1-2&keywords=john+renmann+gecko

[1] Dans le folklore des Antilles, personne qui se transforme en animal, en général, un chien

[2] Référence au « crabe sorcier ». Crustacé comestible.

 

 

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