Gecko – Extrait 1 – Chapitre 6 – Mise au point

Commissariat de Pointe-à-Pitre, 08h20.

Les journalistes ont déjà investi les lieux. La majorité des grands médias d’information sont représentés : France-Antilles, RFO, RCI et Guadeloupe 1re. Tandis que les agents de police tiennent tout ce petit monde gentiment à l’écart, Rousseau se rend dans le bureau de la commissaire Bertille Manoël.

L’inspecteur s’assoit, du moins, s’affale dans un fauteuil, les dents serrées. Il bout intérieurement, encaissant les réprimandes de sa supérieure. Celle-ci a le visage empourpré et il ne s’agit pas de la conséquence d’une trop longue exposition au soleil.

« Rousseau ! Je vous rappelle que vous ne pouvez pas vous substituer à la police scientifique ! Laissez-la faire son travail ! J’ai encore eu des plaintes à votre sujet ! Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées ! »

Nicolas a l’habitude d’encaisser les reproches de sa supérieure, mais, s’il trépigne, ce n’est pas du fait de l’afflux des piques acerbes. Il est impatient, impatient d’en finir avec cette histoire qui prend un tournant malsain.

Madame la commissaire se lève brusquement puis posant avec autorité ses mains sur son bureau elle hurle :

« Et je sais très bien que vous n’en avez rien à foutre de ce que je vous dis ! »

— C’est exact, confirme l’inspecteur, plein d’audace. Tandis que vous m’engueulez, il y a probablement, en ce moment même, un autre meurtre en préparation !

Bertille se redresse promptement puis lève un doigt accusateur vers Rousseau.

« Attention, Nicolas, n’inversez pas les rôles. Vous feriez mieux de mettre votre arrogance de côté ! »

— Commissaire, je prends note de vos griefs, mais notre but est de protéger la population avant tout. Or, nous avons une meute de chiens qui agresse les Guadeloupéens et nous restons là, les bras croisés !

— Pas de ça avec moi, Rousseau ! Votre impatience maladive n’a d’égal que vos méthodes expéditives ! Vous êtes à la fois agent de police, inspecteur, policier scientifique et médecin légiste ! Quel est votre prochain rôle ? Commissaire de police ?

— Ce serait une idée…

Bertille contourne son bureau avec énergie et vient se placer devant son subalterne, qui n’a pas bronché et soutient son regard.

« Écoutez, Rousseau, je crois avoir été suffisamment patiente jusque-là. Passe encore que votre arme ne soit pas règlementaire, mais vos singeries, je commence à en avoir ras-le-bol ! »

— Pas règlementaire mon revolver dites-vous ?

L’inspecteur plonge vivement sa main à l’intérieur de sa veste. Il dégaine, sans aucune précaution, l’une des armes les plus vénérées par les armaphilistes.

Bertille bondit.

« Rangez-moi ça tout de suite, inspecteur ! » hurle-t-elle

Ignorant complètement l’ordre qui lui est adressé, Rousseau se met à vanter les qualités de son revolver, littéralement amoureux de l’œuvre d’art, tel qu’il la perçoit :

« Cette beauté est un Colt Single Action Army, plus connu sous le doux petit nom de Colt Peacemaker ! »

— Je m’en contrefiche ! rétorque la commissaire

— C’est une conception de Samuel Colt, génial inventeur du dix-neuvième siècle. Il peut sembler vétuste et à des années-lumière de ce que l’on fabrique aujourd’hui, mais je ne l’échangerais contre un SP 2022 pour rien au monde.

— Rousseau ! Vous me fatiguez !

— Certes, il ne tire que six coups, mais je le trouve, dans certaines circonstances, bien plus efficace que le SIG SAUER.

— Cessez immédiatement cette caricature de marchand d’armes !

— C’est amusant, à l’époque de Colt, son invention a fait dire à tous « Dieu a créé les hommes, Samuel Colt les a rendus égaux. ». Pour moi, le Peacemaker, le Pacificateur, est plutôt une bonne illustration de « Si tu veux la paix, prépare la guerre. ».

— Bon, fichez-moi le camp !

— Déjà ? Inutile de vous mettre dans un tel état voyons, je voulais simplement justifier le choix de mon armement.

— Fichez-moi le camp, je vous dis ! Vous m’épuisez ! Finissez-en avec cette enquête ou je mets quelqu’un d’autre sur l’affaire !

Comme s’il attendait cet ordre depuis toujours, Rousseau replace son arme dans sous fourreau puis bondit hors de son fauteuil. Il tente, tant bien que mal de masquer le sourire qui se dessine sur ses lèvres. Bertille Manoël n’est pas dupe :

— Vous croyez vous en sortir, hein ? Détrompez-vous, je vous ai à l’œil ! Une petite mutation en Guyane vous ferait le plus grand bien !

— La forêt amazonienne m’a toujours attiré, commissaire.

— C’est de la prison de Rémire-Montjoly dont je vous parle, Rousseau ! Heureusement pour vous, le bagne de Cayenne n’existe plus.

L’inspecteur ne se démonte pas :

— Ce sera avec plaisir commissaire, mais d’abord, j’ai une enquête à terminer.

— Alors, terminez-la ! Mais cantonnez-vous-en à votre rôle ! Vous êtes inspecteur ! Cessez de vouloir trop en faire !

— Je suis désolé commissaire, mais en faire trop a toujours été dans ma nature.

— Alors, changez votre nature, mon vieux !

Rousseau a déjà la main posée sur la poignée de la porte, tournant le dos à Bertille, il lui dit :

— Autant demander au molokoy[1] de battre le racoon[2] à la course.

Les murs du bureau de la commissaire Manoël tremblent au moment où sa porte claque violemment.

[1] Tortue

[2] Raton-Laveur

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