Tu sais que tu es un auteur auto-publié quand

Suivant la mode des « Tu sais que tu es un, quand », voici, avec une pointe d’humour, mon retour sur ma première expérience d’auteur:

book-408302_640

Tu sais que tu es un auteur auto-publié quand :

– Tu as réussi à atteindre la barre du nombre de mots minimum que tu t’étais fixée (et sans meubler en plus) !

– Tu as fini par trouver ce satané mot que tu avais sur le bout de la touche de clavier, et pour lequel tu as laissé un trou dans ta phrase, ou saisit un mot équivalent mais qui ne sonne pas juste, en attendant de le trouver.

– Tu as relu et corrigé ton roman, l’a fait relire et corriger par 10 personnes différentes, dont des maîtres es-grammaire et dieux-vivants de l’orthographe ! …Mais au final il reste encore des coquilles…

– Tu es accro au dictionnaire des synonymes, au Bescherelle et au Bled.

– Tous tes amis ont un avis différent sur la concordance des temps…

– Tu n’as pas (encore) de stand au salon du livre de Paris mais une chaise et une table à toi au festival du village d’à côté

– D’ailleurs, à ce festival, ouvert de 09h00 à 18h00 tu réalises ta première vente à 16h45…

– Et tu es la star locale…

– Tu es plus sensibles aux 2 critiques négatives qu’au flot de remarques dithyrambiques que tu as soulevé.

– Quand tu réalises ta première vente « hors circuit amico-familiale » tu danses le jerk.

– Quand tu atteins 100 ventes, tu fais le moonwalk.

– Non non, tu ne regardes jamais le classement Amazon, enfin tu essaies…

– Tu dis que tu écris pour le plaisir, et c’est vrai, mais quand tu gagnes tes premiers deniers tu te comportes comme Gollum avec l’anneau…

– Tout le monde te conseille mais personne ne peut prendre ta plume.

– Tu entends souvent « Je le lirai » ou « Tu ne me le donnes pas, je te l’achète ! »…mais bien souvent, c’est du vent.

– Tu te trimbales avec un petit bloc notes pour noter tes idées quand elles te passent par la tête.

– Tu as une tonne de chose à faire, dont la maçonnerie, le jardin et la déclaration d’impôt mais tu sautes d’abord sur ta plume !

– Tu as l’impression que plus tu fais la promotion de ton livre et plus il chute en notoriété

– Tu n’as peut être pas écrit un best seller mais tu es fier de toi car c’est ton bébé.

Ceci, cher lecteur, est le quotidien d’un auteur auto-publié, pas si éloigné que ça, finalement de celui d’un auteur traditionnel ! Qu’en penses tu ?

LOVE DOLL – (Nouvelle)

La version courte de cette nouvelle a été proposée lors du concours monBestSeller d’avril. Je n’ai pas remporté de prix, mais je souhaite vous proposer la version complète en lecture libre :

LOVE DOLL

Louis n’a plus que vingt minutes, vingt minutes pour trouver cette satanée adresse, vingt minutes pour mettre en place la livraison.

Passé ce délai, chaque seconde de retard sera facturée à l’entreprise. Entreprise qui compensera ces pertes en ponctionnant directement la somme correspondante sur le salaire du livreur incompétent. Enfin, si on peut appeler « salaire » les maigres émoluments qui lui sont versés mensuellement. Mensuellement ? Disons plutôt de manière sporadique, au gré de l’humeur de l’employeur.

L’infortuné salarié lit et relit l’adresse saisie grossièrement sur un vieux morceau de carton.

Pas de bol, c’est pile aujourd’hui qu’a choisi tout le système informatique pour se crasher en beauté. Bien entendu il a soigneusement préparé son coup : un plantage en règle à 05h00 du matin, histoire de bien commencer la journée.

Saleté de système d’exploitation ! Les informaticiens ont, à son sujet, une sentence proverbiale toute trouvée pour désigner ses performances : « Le jour où Macrosoft inventera un truc qui ne plante pas, ce sera un clou ! »

Louis en a été quitte pour saisir l’adresse de livraison à la main, demandant plus d’une fois à l’opératrice de la lui répéter.

Pas évident d’écrire la tête penchée sur le côté, un smartphone – parmi les plus petits de sa génération – coincé entre l’oreille et l’épaule.

35S allée des Lilas

Bon, il se trouve juste en face du porche marqué 33S, le 35 devrait donc se trouver, en toute logique, à quelques encablures, un peu plus bas, parfait.

Une goutte d’eau lui tombe sur la paupière, le faisant cligner des yeux. Elle est suivie d’une dizaine de ses congénères puis, tout va crescendo, une centaine de gouttes se mettent à assaillir le pauvre Louis.

Voilà que la pluie s’en mêle à présent ! Cette fichue ondée va tremper le carton d’emballage ! Notre livreur fulmine !

Il saisit le diable généreusement mis à disposition de l’entreprise (ce qui n’est pas toujours le cas), charge le colis et fonce ventre à terre vers le numéro 35 !

Il faut savoir qu’une loi quasi mystique nous rappelle qu’un malheur n’arrive jamais seul. Suivant le principe des vases communicants, un ennui en attire un autre qui en attire un autre. Cette loi, universelle, fait que les semelles usées de notre pauvre Louis n’offrent aucune adhérence au goudron déjà bien humide du trottoir.

Notre livreur se souviendra encore longtemps de cette chute interminable, du choc, de la fraicheur de l’eau pénétrant sa salopette et du juron sonore qu’il poussa, faisant s’envoler les quelques pigeons calfeutrés dans l’encadrement des fenêtres. Passons sur la douleur irradiant fesses et coccyx…

Quelques instants plus tard, nous retrouvons Louis face à la porte du client. Il maugrée.

La fameuse loi a encore fait des siennes : l’ascenseur était en panne. L’appartement où doit s’effectuer la mise en place est au septième étage et la cage d’escalier est particulièrement exigüe. Certes, le colis n’est pas lourd, mais alors, terriblement encombrant.

Le livreur en veut à la terre entière et se persuade que c’est certainement à cause d’un locataire obèse si l’ascenseur est hors service.

Trempé, éreinté,  irrité, blessé (y compris dans son orgueil) notre ami est, Dieu merci, dans les temps. Le colis est en bon état, il gage que son contenu également.

Il frissonne, il a froid. Seul son postérieur est brûlant, pour les raisons que nous connaissons.

Plongeant la main dans la poche de sa salopette, il y extirpe un trousseau de clés.

Il vérifie le numéro inscrit sur la porte, c’est le bon. Plus qu’à insérer la clé dans la serrure. Las, encore un pépin ! La clé n’est pas la bonne.

Louis soupire.

Il commence sincèrement à penser que la Terre entière lui en veut, qu’un quelconque marabout lui a jeté un sort ou qu’il a offensé une idole païenne. C’est alors qu’il constate que la porte n’est en fait pas verrouillée.

Pivotant légèrement sur ses gonds, elle s’ouvre, comme une invitation à pénétrer les lieux.

« Il y a quelqu’un ? » demande le livreur.

Pas de réponse. Nul n’est censé se trouver dans l’appartement de toute façon.

Mais, si la porte n’a pas été verrouillée, c’est forcément que les propriétaires des lieux sont présents ou…que des intrus ont investi la place.

Louis prend peur.

« Je vous préviens ! Qui que vous soyez, manifestez-vous ou j’appelle la police ! » hurle-t-il

Pas de réponse, pas la moindre manifestation d’une présence.

L’employé pose prudemment un pied à l’intérieur de l’appartement – comme s’il allait marcher sur un tapis d’œuf-,  il insiste :

« Il y’a quelqu’un ? »

Aucune réponse.

Notre ami finit par conclure que l’appartement est vraiment vide et que les propriétaires ont dû juste oublier de verrouiller leur porte d’entrée. Peu lui importe, il doit livrer la marchandise comme stipulé dans le contrat signé en bonne et due forme par le client.

Il entre en tirant derrière lui le diable sur lequel se trouve, en quelque sorte, la source de tous ses maux.

Il est trempé jusqu’aux os, c’est désagréable. Normalement, il a 15 minutes, pas une de plus, pour tout mettre en place. Mais il sait qu’il lui faudra plus de temps.

En effet, le contrat précise que l’appartement doit être laissé propre et en bon état.

C’est raté, le parquet a gardé des traces de son passage, il est boueux ! Il est bon pour tout nettoyer avant l’arrivée du client !

Il jette un œil à sa montre, 16h23. Le client est censé arriver à 17h00, mais, lui, doit être parti bien avant.

Il réfléchit. Il a noté la présence d’un sèche-serviettes dans la salle de bain et a repéré seau et serpillière dans le cagibi.  Parfait !

Il quitte salopette, t-shirt et chaussettes qu’il place sur le radiateur en en augmentant la température. Maintenant, au boulot ! Il se meut en véritable fée du logis, souriant en imaginant qu’il se fasse surprendre en train de récurer les sols, en caleçon, sifflotant gaiement « Toreador » de l’opéra Carmen.

Bon, il n’y a plus qu’à laisser sécher. Direction la chambre à coucher. Il ouvre le colis…

Régis est pressé de retrouver sa petite amie. Il a bien cru que le chef de chantier ne le libérerait jamais ! Il jette un œil au siège passager, le bouquet de roses rouges qui y est déposé est magnifique. Cette fois, il n’a pas commis l’erreur d’en prendre une quantité paire. La dernière fois, le fleuriste l’avait prévenu, mais, pingre par nature, Régis avait sélectionné deux roses parmi les moins belles. Ce qui avait attiré, plus tard, le courroux de sa dulcinée.

Il pile ! Il n’avait pas vu le feu rouge ! Il s’en est fallu de peu !

« Du calme mon petit ! » pense-t-il, ce serait trop bête de faire un carton maintenant. Il observe le feu tricolore en souriant bêtement. Il est en avance, juste ce qu’il faut pour la mise en scène, c’est parfait. De nature tête en l’air, il a dressé la liste de tout ce qu’il doit faire pour passer la plus merveilleuse des soirées avec celle qu’il aime.

Le tout est soigneusement consigné dans un calepin qu’il a…zut…qu’il a mis où d’ailleurs ?

Coup de klaxon.

Tout à ses réflexions, notre amoureux ne s’est pas rendu compte que le feu était passé au vert. Il sursaute puis passe maladroitement sa vitesse, faisant craquer l’embrayage.

Un rapide signe de la main à l’automobiliste de derrière et c’est parti.

Louis déballe le colis.

Il observe son contenu, incrédule. Il n’aurait jamais pensé que l’on puisse arriver à un tel degré de perfection. Les cheveux, les yeux, la texture de la peau et…le reste, tout frise la perfection.

Bon, il n’est pas payé pour juger, mais il ne peut s’empêcher de penser qu’il y a des gens qui ont quand même de drôles de passe-temps. Il fait très bon dans la pièce, presque trop chaud mais c’est tant mieux. Il est en sous-vêtement et les rideaux sont tirés, c’est une bonne chose, il ne faudrait pas que la voisine d’en face fasse une syncope, car elle aura vu un beau brun exhibant fièrement ses pectoraux.

Louis pouffe de rire, la modestie a toujours été sa principale qualité.

Mais son sourire se fige quand il se rend compte que le propriétaire pourrait tout aussi bien débarquer à l’improviste et le prendre pour un cambrioleur. Dans le meilleur des cas, il en serait quitte pour une explication musclée, dans le pire, un aller simple pour l’au-delà. De nos jours, de plus en plus d’hommes sont armés et, très souvent, tire avant de poser des questions…

« Bon, hâtons-nous mon vieux Louis ! » se dit-il

Il rabat la couette du lit, puis le drap.

Il libère la marchandise de son emballage. Elle sent bon, le rouge lui monte aussitôt aux joues. Franchement, tout a vraiment été pensé dans le moindre détail.

Ce n’est pas la première fois que Louis doit livrer une telle marchandise, mais, avec le temps, les conceptions sont devenues de plus en plus abouties. Il n’a jamais été fan de ce genre de gadget, mais il sait que les premiers modèles étaient de grossières caricatures. Presque un assemblage de vulgaires ballons de baudruche peints à la main ! Raison de plus pour se dire que les hommes qui se livraient à certains plaisirs inavoués avec ces choses en latex devaient avoir un sacré brin !

Un gong fait sursauter notre livreur ! C’est l’horloge ancienne du salon qui lui indique que finalement il ne lui reste que très peu de temps avant de poser la marchandise puis prendre la poudre d’escampette !

Il saisit précautionneusement « l’œuvre » à 15000 euros (mazette), elle n’est pas lourde. C’est d’ailleurs assez troublant, c’est comme s’il déposait sur le lit un corps vidé de tous ses organes et dont il ne subsisterait que l’épiderme. Pouah ! Notre ami a l’imagination fertile et est sujet à la visualisation. Il a un haut-le-cœur.

Bon, tout est en place, il n’y a plus qu’à retourner dans la salle de bain récupérer ses vêtements secs.

Flûte, le portable qui sonne à présent…

Remontons le temps, environ quinze minutes avant que notre infortuné livreur pénètre dans l’appartement.

Un petit bolide, un homme souriant au volant.

Régis est heureux. Normalement ça devrait le faire.

Il y a trois mois de cela, sa chérie, Lucie, le surprenait au lit avec une autre.

Bon, OK, il avait fait fort : cette autre n’était ni plus ni moins que Maëlle, la sœur jumelle de sa dulcinée.

Bon, OK, il avait fait très fort : il avait prétendu s’être trompé, tellement la ressemblance entre les deux soeurs était forte

Bon, OK, il avait fait très très fort : Lucie et Maëlle sont de fausses jumelles, l’une châtain, l’autre brune, 5 kg et 8 cm d’écart entre les deux.

Régis frissonne en se remémorant la gifle monumentale qui lui avait fait faire un demi-tour sur lui-même. Lucie n’avait pas été dupe ! (Ben ça alors, qui l’eut cru !?).

Régis grimace en voyant poindre un second souvenir, la gifle que Maëlle lui donna quand elle comprit qu’il lui avait menti, qu’il était toujours avec sa sœur.

Cette seconde gifle eut tout de même pour seul effet bénéfique de le refaire pivoter sur lui-même et revenir à sa position de départ, c’est-à-dire face à Lucie.

Il eut alors tout le loisir de la voir partir en claquant la porte.

Nous l’aurons compris, il y a un trimestre de cela, notre cher amoureux en détresse a bien morflé. D’aucuns diront, à juste titre, que c’était mérité, tant il est vrai que l’on ne joue pas avec les sentiments, surtout avec ceux des demoiselles.

Mais bon, depuis de l’eau à couler sous les ponts et Régis a décidé de reconquérir sa belle !

Cela fait trois mois qu’il insiste, tournant, en moyenne,  à 248 SMS par jour (la dernière facture de son opérateur, ESSAI-Fer, le lui rappela en lettres capitales : le pingre n’avait pas souscrit au forfait SMS illimité).

Trois mois à lui envoyer des lettres d’amour parfumées (mais à l’odeur rance, la fragrance se mêlant très mal à l’odeur du papier).

Trois mois à lui laisser des fleurs sur le pas de sa porte (il en profitera pour apprendre, au passage, le langage des fleurs ; non franchement, les chrysanthèmes ce n’était pas une bonne idée.)

Il pile. Il n’a vu le feu rouge qu’au tout dernier moment, c’est la deuxième fois ! Le piéton qui a failli embrasser son pare-brise en est quitte pour lui adresser un geste obscène, auquel Régis répond ostensiblement, vitre baissée, bras tendue à l’extérieur.

De toute façon, aujourd’hui Régis se sent l’âme d’un winner ! Rien ni personne ne pourra lui gâcher les retrouvailles avec sa belle et surement pas cet « abruti de mes deux qui n’attend pas que les voitures soient arrêtées avant de traverser » pour reprendre ses termes.

Coup de klaxon. Encore une fois, c’est le feu passé au vert que Régis n’avait pas vu. Il fait des grands gestes au type de derrière avant de passer la première vitesse.

Un sourire se dessine sur son visage. Lucie a fini par accepter son invitation ! Chouette ! Chouette ! Chouette !

Mais c’est à cet instant que l’enthousiasme de notre jeune ami est douché par l’un des pires ennemis du winner : le doute.

Et si elle ne venait pas ? Après tout, elle n’a franchement aucune raison de venir, il s’est comporté comme le dernier des goujats. Et encore « goujat » n’est pas le terme approprié, non, on ne peut même pas dire que ce soit un euphémisme.

Régis se laisse peu à peu envahir par ce fichu doute. Le tableau qu’il s’était peint, à base de petits anges nus, de cœurs et de fleurs des prés prend une teinte plus sombre.

Le doute, lui, a fait son office et passe le relais au sentiment qui le suit, en général, dans la longue file des émotions de l’amoureux transi : la jalousie. Et si elle avait finalement trouvé quelqu’un ?

Les doigts de Régis se crispent sur le volant et il manque renverser une mamie de 88 ans, encore suffisamment alerte, cependant, pour lui adresser le plus marqué des bras d’honneur.

Notre chauffard serre les dents et, par courtoisie, répond à l’effrontée par un sourire. Enfin, disons plutôt que, dents serrés, ils actionnent ses muscles zygomatiques, le rendu est assez bizarre. La mamie se dira encore, des heures après, que le jeune fou du volant devait souffrir d’aigreurs d’estomac.

Régis secoue la tête. « Ressaisis-toi, mon vieux ! » se dit-il. « L’appartement est au bout de la rue, tâche de ne tuer personne jusque-là ! »

Il inspire un grand coup, plisse les yeux (c’est sa manière à lui de se concentrer) puis passe la première. Il est à noter qu’il n’a pas encore réellement eu à faire avec la fameuse loi mentionnée un peu plus haut, mais, cela ne saurait tarder, à n’en pas douter.

Notre amoureux se gare tant bien que mal, éprouvant les pires difficultés à réaliser son créneau, ce n’est pourtant pas la place qui manque. S’il était superstitieux, notre ami pourrait croire que le ciel est contre lui. Il jette un œil à sa montre, c’est bon, il est dans les temps. Il saisit le bouquet de roses rouges, ouvre sa portière puis quitte son véhicule prestement. C’est à cet instant qu’il se souvient que, ce matin encore, il hésitait entre des chaussures en daim ou en cuir. Pourquoi ce souvenir soudain ? Tout simplement, car la pluie a redoublé d’intensité et que c’est avec un calme olympien qu’il constate qu’il a les deux pieds noyés dans une immense flaque d’eau.

Il jure. Sur le trottoir, le petit garçon vêtu d’un imperméable jaune citron demande à sa mère la signification du mot « enc(…) ». La maman jette un regard noir à Régis, qui rougit tout en baissant les yeux.

Il court vers le porche, pénètre le hall et appelle l’ascenseur. Il lit l’inscription indiquant que ce dernier est en panne. Étrange, ce matin encore l’appareil était en parfait état de marche. À coup sûr c’est encore la faute de monsieur Lemaigre, l’obèse du troisième. Bref, il a sept étages à monter, ce n’est pas grave, ç’aurait pu être pire. Il aurait très bien pu être livreur et avoir à porter un colis très encombrant.

Il entame la montée. Ses chaussures couinent à chacun de ses pas, il a l’impression d’avoir des éponges à la place des chaussettes. Ses orteils sont gelés, c’est très désagréable.

Il a un flash : il était très en retard ce matin, il est parti précipitamment, a-t-il bien tourné le verrou ?

Il obtient très vite la réponse à son interrogation quand il constate que sa porte d’entrée est entrebâillée. Mais il ne panique pas, il pense juste que sa belle était en avance et s’est réfugiée dans son appartement bien chauffé. Il sourit béatement, ajuste son nœud de cravate, racle sa gorge, s’essuie les pieds sur le paillasson puis entre à son tour.

Une douce odeur de parfum de femme l’émoustille.

Il entend du bruit dans sa chambre à coucher. Chouette ! Chouette ! Chouette ! Tout se déroule à merveille ! Elle lui a finalement pardonné son tout petit écart de conduite !

Exalté, notre « Apollon du pauvre » en balance son bouquet de roses par terre puis se précipite, vers la chambre.

Il se prend la scène en pleine poire, tel un uppercut de boxeur poids lourd.

Un inconnu en caleçon se trouve sur son lit ! Il est penché, hilare, au-dessus de sa bienaimée, Lucie, dont il reconnait la chevelure soyeuse.

L’homme se tourne vers Régis, confus, et commence à bafouiller quelques mots.

Mais le démon de la jalousie fait des siennes et place ses mains sur les oreilles de notre infortuné amoureux. Le doute, puis la jalousie, quel est le prochain relayeur ? La colère bien sûr !

Bien entendu, c’est à cet instant de l’histoire que l’on comprend que l’inconnu en question se trouve être Louis. En revanche, ce que l’on doit savoir, c’est que quelques secondes avant que le poing de Régis ne vienne lui heurter la mâchoire, secondes qui semblent une éternité, Louis a le temps de se repasser le fil des évènements qui ont amené cette situation burlesque, enfin, si on peut dire.

Faisons encore l’effort de revenir quelques minutes en arrière, sans bougonner. Ce minuscule rembobinage de la bande du temps est nécessaire afin de décrypter l’imbroglio né d’une succession d’évènements défavorables.

Louis, employé de la société LOVE SELLER, littéralement vendeur d’amour, devait livrer la toute dernière conception de l’entreprise à un client fortuné. Pour éviter les ennuis, le client en question avait demandé à ce que la marchandise soit livrée, non pas dans son luxueux duplex du centre-ville, mais à un de ses appartements de banlieue.

Ce jour-là, il semble que le sort se soit acharné contre notre malheureux Louis. La livraison ne s’est pas passée comme elle aurait dû.

En effet, le livreur s’est retrouvé en caleçon dans une chambre à coucher…qui n’était pas la bonne !

Au téléphone l’opératrice lui avait annoncé que l’adresse se trouvait au 37F rue des lilas et non pas au 35S. À travers un combiné, du fait de leur similitude sonore, il est courant de confondre les chiffres sept et cinq et les lettres F et S. Louis l’a appris à ses dépens.

Le client s’est plaint de ne pas avoir été livré dans les temps et a manifesté son mécontentement auprès de la hot line de LOVE SELLER. Celle-ci a alors rappelé Louis sur son portable et l’échange a été quelque peu houleux. Ayant compris sa méprise, notre livreur a donc voulu récupérer la marchandise afin de la déposer dans le bon appartement situé dans la même rue.

Le produit en question est une love doll. Véritable poupée pour adulte conçue pour ressembler le plus possible à une femme.

Pour y parvenir, les caractéristiques techniques du « produit » sont saisissantes :

De véritables cheveux féminins sont greffés sur le crâne en silicone.

Les ongles et le reste de la pilosité sont proches de la réalité, tant et si bien que l’on pourrait vraiment croire que c’est bel et bien une femme qui est allongée dans le lit et non pas une simple poupée en silicone, grandeur nature.

La procédure de « mise en place » de la love doll est toujours la même : dans un premier temps, le client laisse la clé de sa demeure à l’entreprise. Dans un second temps, le livreur se rend dans le lieu et installe la poupée « prête à l’emploi » dans une pièce, en général la chambre à coucher. Bien entendu, il arrive que certains clients réclament une mise en scène particulière : l’étalage de pétales de rose dans le nid d’amour ou bien une lumière tamisée propice aux ébats…virtuels.

Mais Louis s’est trompé d’appartement ! Malgré son courroux et dans sa grande mansuétude le client lui a tout de même accordé 20 minutes supplémentaires pour venir lui livrer sa love doll.

C’est à cet instant qu’il s’est retrouvé en caleçon (rappelons-nous que ses vêtements, particulièrement humides, séchaient encore dans la salle de bain), à califourchon, sur un lit.

C’est à cet instant qu’il s’est penché au-dessus de la poupée en silicone, en s’amusant du comique de la situation. Il n’avait plus qu’à l’extraire des draps puis la remettre dans son emballage avant de foutre le camp au plus vite.

C’est à cet instant qu’un type à la dégaine étrange est entré dans la pièce. Il a supposé que c’était le propriétaire des lieux.

Mais, quand il a voulu s’expliquer, il était déjà trop tard, le gringalet s’était déjà jeté sur lui.

Loin de tout ce bazar, la jolie Lucie grimpe une à une les marches menant à l’appartement de Régis, son ex. L’ascenseur est en panne, surement à cause de monsieur Lemaigre, l’obèse du troisième qui est incapable de prendre les escaliers.

Ses copines l’ont déjà traitée de cruche, tant elles ne comprenaient pas qu’elle puisse accorder une seconde chance à ce moins que rien.

Mais Lucie est ainsi faite, et puis la persévérance du jeune homme avait eu raison de sa rancœur. Certes, son dernier acte avait été le pire de tous. Lui faire ça, à elle ! Avec sa propre sœur en plus !

Ce dernier détail l’agace et ses jambes, sous l’effet de la colère, tremblotent à chaque pas. Elle a confiance, elle ne cesse de se répéter qu’il a changé. Elle ne lui a connu aucune autre aventure durant la période où ils sont restés en froid et il semblait sincère dans ses déclarations.

Bon passent le bouquet de chrysanthèmes et toutes les autres maladresses de Régis, ça l’avait même plutôt amusée. Elle sourit en y repensant, finalement tout ça fait son charme.

Lucie est maintenant devant la porte, elle soupire un grand coup en fermant les yeux.

Tiens ? La porte est entrebâillée, il y a du bruit à l’intérieur de l’appartement.

Elle aurait pris la poudre d’escampette, songeant à un cambriolage, si elle n’avait pas reconnu la voix de Régis.

Il n’est pas seul il y a quelqu’un d’autre avec lui. Une voix inconnue, fluette impossible de dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.

Déterminée, Lucie pénètre les lieux puis se dirige promptement vers la source des éclats de voix : la chambre à coucher.

Le spectacle s’offrant à elle la laisse sans voix :

Dans le lit, un homme en caleçon est couché sur Régis, lui-même allongé sur une femme en nuisette. Les draps sont sens dessus dessous et la moiteur de la pièce ne laisse aucune place au doute ! Tout ce petit monde s’est bien amusé !

Elle fusille Régis du regard. Son ex, chemise ouverte, pantalon à moitié baissé, cravate sur la tête, en sueur et haletant, se rend enfin compte de sa présence. Il assène un violent coup de coude à l’inconnu qui tombe telle une masse sur le sol, avant de se relever promptement.

« Lucie ? Mais tu…tu…es là ? » bafouille maladroitement celui dont l’espérance de vie vient de connaître une chute brutale.

Louis observe la nouvelle venue, puis son agresseur, puis la love doll allongée sur le dos, yeux mi-clos, contemplant le plafond.

Le livreur a tout de même l’esprit vif, il se rend vite compte que la situation est des plus dramatique pour chacun des protagonistes de ce film tragicomique.

Il voit les veines se former sur les tempes de Lucie, il voit son visage s’empourprer tandis que de l’écume se forme à la commissure de ses lèvres, il lit la fureur dans ses yeux.

Là, tout ce qu’il trouve de bon à dire pour tenter de désamorcer la bombe humaine qui s’apprête à exploser c’est :

« Ce n’est pas du tout ce que vous croyez ! »

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Chameleon (4 ème du concours de nouvelles Librinova)

Chameleon

Elle hésita puis cliqua sur « envoyer »…

La nouvelle allait très certainement faire l’effet d’une bombe, qu’importe, c’est le but.

Yuriko clique sur le dossier messages envoyés de sa boîte aux lettres électronique, puis sur le mail qu’elle vient de diffuser. Elle passe au crible la liste des destinataires, parfait, elle n’a oublié personne.

La journaliste s’affale dans sa chaise puis lève les yeux au plafond avant de les fermer en soupirant, longuement. La tension tombe peu à peu, ses épaules se relâchent.

Elle s’efforce de croire que son action est juste, mais voilà, petit à petit le stress revient à la charge et elle ressent cette boule dans son estomac. Elle a peur.

Yuriko regarde nerveusement l’écran de son ordinateur portable. Le dossier boîte de réception est vide, pour le moment. Elle déglutit, son rythme cardiaque s’accélère, ses mains tremblent.

Elle sursaute en poussant un petit cri ! Son smartphone ! Elle l’avait carrément oublié celui-là ! Logé dans la poche de sa veste, il se rappelle à son bon souvenir en vibrant bruyamment, un comble pour un appareil placé en mode silencieux.

Elle le saisit nerveusement et observe la photo révélant l’identité de l’appelant. C’est la photo de Marc, son petit ami. Elle pousse un soupir de soulagement et presse le bouton haut-parleur de son téléphone.

La voix au bout du fil résonne alors dans la petite pièce, une voix nerveuse et apeurée.

« Yuriko ! Mais qu’est-ce que tu as fait ? »

Elle est surprise, comment peut-il déjà être au courant ?

« Je…je.. » bafouille-t-elle

— Bon sang ! On s’était mis d’accord : tu ne devais en piper mot à personne !

— Mais je n’ai rien dit à personne ! J’ai juste envoyé un mail !

— Ne joue pas avec les mots veux-tu ? Tu nous as tous mis dans la mouise !

— Mais enfin, Marc, calme-toi ! Que pourrait-il nous arriver ?

— Ils sont tout puissants, Yuriko, tu n’imagines pas à quel point !

— Je le sais, mais tout de même pas au point de représenter une menace pour nous ! Nous sommes nombreux ! Nous sommes forts !

— Ce ne sont pas forcément les plus nombreux les plus forts. Ils savent manipuler les médias, ils ont accès à nos données personnelles ! Te rends-tu seulement compte de ce que tu as fait ?

— Les gens doivent savoir, Marc, ils doivent savoir ! L’assassinat de François De Berre…l’assassinat de notre président…ils ont tué notre président !

— Chut ! Tais-toi ! Pas si fort ! Ce n’était pas à toi de le révéler, Yuriko, tu es une proie trop facile pour eux ! Dans le meilleur des cas, ils vont ternir ta réputation de journaliste. Ta crédibilité va en prendre un coup ! Dans le pire…

— Dans le pire, quoi ? Ils vont me tuer ?

La journaliste rit doucement, mais son petit ami, lui, garde le silence

« Marc ? Tu es toujours là ? »

Pas de réponse.

« Allo ! Marc ? »

Silence complet.

Yuriko jette un œil à son téléphone, il s’est éteint. Elle aurait juré que sa batterie était encore pleine quand elle a répondu à l’appel. Elle se lève, puis va rapidement brancher l’appareil sur secteur, avec difficulté. Ses doigts tremblent toujours autant. Elle doit vite rappeler Marc pour le rassurer, mais aussi, dans un sens, pour SE rassurer.

Le smartphone reste désespérément éteint, que se passe-t-il ? Il n’y a plus de courant ? Non, son ordinateur et le plafonnier sont toujours allumés, il ne s’agit pas d’une panne générale.

La jeune fille regarde par la fenêtre, les lumières de la ville sont vives. Les enseignes lumineuses martèlent leurs slogans et mettent en valeur marques et logos.

Elle décide de changer de prise, il doit forcément y avoir un souci. Un quelconque court-circuit aura neutralisé le dispositif électrique, c’est certain !

Elle connecte le chargeur de la batterie, aucun signal lumineux. Ce n’est pas possible.

Yuriko branche sa lampe de bureau sur les prises récalcitrantes et presse l’interrupteur, elle fonctionne. C’est donc son smartphone qui a rendu l’âme.

Alors qu’elle se creuse les méninges, à la recherche d’une explication rationnelle, un discret signal sonore, émis par son PC, lui annonce l’arrivée d’un nouveau mail.

Il est suivi d’un second signal, puis d’un troisième. Très vite, la multiplication des signaux intrigue la jeune femme.

Elle se penche d’abord vers son ordinateur en plissant les yeux, puis finit par s’asseoir.

Le premier message a pour expéditeur Marc. Il s’est certainement rendu compte que la conversation téléphonique avait été interrompue et lui envoie probablement un mail, dans le but de la rassurer.

La journaliste note cependant que le message n’a pas d’objet, mais qu’une pièce jointe particulièrement volumineuse lui est rattachée. Elle a un mauvais pressentiment et se mord la lèvre. Son rythme cardiaque s’accélère tandis qu’elle ouvre le mail puis double-clique sur le document attaché.

Yuriko hurle ! Un frisson court le long de son épine dorsale, elle est prise de nausée ! Les larmes abondent en sillonnant ses joues rosies.

Il s’agit d’une photo de Marc, en gros plan. Il est allongé sur le sol, baignant dans une mare de sang. Ses yeux sont exorbités et un trou béant lui déforme le front.

La jeune femme porte la main à sa bouche tout en se levant et en reculant lentement, avec effroi.

« Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! sanglote-t-elle, non ! Pas Marc ! »

Elle est paniquée. Cette panique s’accentue quand elle constate que le curseur de sa souris se déplace tout seul.

Dans un accès de rage, elle bondit vers son PC, saisit le petit périphérique et tente de cliquer sur la croix de la visionneuse d’image. Elle veut faire disparaître, à jamais, cette vision macabre !

Mais, peine perdue, la journaliste a beau s’acharner sur le bouton, le visage sanguinolent de son petit ami apparaît toujours à l’écran. Elle a l’impression que Marc la fixe, en suppliant, c’est horrible !

Impossible de fermer cette fichue fenêtre, même le raccourci clavier est inopérant. Yuriko en deviendrait hystérique !

Elle essuie ses larmes, d’un revers de manche. C’est à cet instant que les haut-parleurs de son PC grésillent longuement avant d’émettre un son strident.

La jeune femme se bouche les oreilles, effrayée. Le hurlement mécanique cesse alors que l’écran s’éteint brutalement avant de se rallumer progressivement, affichant un étrange personnage sur fond blanc.

C’est un être vêtu d’un froc noir. Il a la tête baissée et le visage dissimulé sous une large capuche. Ses bras, qu’il tient le long du corps, semblent interminables. Ses mains sont masquées par d’amples manches évasées.

Une voix, sa voix, masculine et caverneuse, résonne dans la pièce :

« Bonsoir, Mademoiselle Takashi. »

Yuriko se fige sur place. Comment peut-il connaître son nom ? Elle garde les yeux rivés sur l’écran. La voix se fait de nouveau entendre :

« Bien. Vous devez très certainement vous demander à qui vous avez à faire ? »

À vrai dire, ce n’est pas la première question qui taraude la journaliste.

« Marc ! Dites-moi ce que vous avez fait à Marc ! » demande-t-elle.

Un rire à glacer le sang se répand dans la pièce, il semble surgit d’outre-tombe.

« Question complètement idiote, Mademoiselle Takashi. Elle appelle une réponse affublée du même qualificatif désobligeant : nous avons, en quelque sorte, joué à la roulette russe lui et moi. Dieu merci, c’est moi qui l’ai emporté ! »

Rire sardonique. Yuriko est atterrée.

« Vous l’avez tué ! Vous êtes un monstre ! »

— Voyons, je suis navré que votre ami ait perdu…la tête !

La jeune femme ne goûte guère à l’humour noir de l’homme mystérieux. Inquiète, elle pose LA question :

« Qui êtes-vous ? »

— Vous êtes curieuse, Mademoiselle Takashi, trop curieuse. Mais comment pourrions-nous vous en vouloir ? Après tout, vous êtes journaliste.

— Vous faites allusion à mon mail, c’est ça ?

— Quelle perspicacité, Yuriko ! ironise l’être noir, c’est, en effet, votre courriel – pardonnez-moi, mais les anglicismes m’ulcèrent – qui nous a quelque peu contrariés, mes collaborateurs et moi-même.

Le mystérieux personnage s’anime au rythme de ses paroles, dodelinant de la tête et déplaçant ses bras avec grâce. Son visage reste dissimulé dans l’ombre. Il ne lui manque plus que la faux pour accessoire et il pourrait personnifier la Mort.

« C’est vous qui avez tué le président, n’est-ce pas ? » demande la journaliste.

— Décidément, vous êtes surprenante, Yuriko. En effet, nous avons dû mettre fin à notre collaboration avec votre élu. Ses idées et ses projets nous posaient problème. Il n’est jamais très bon de bousculer l’ordre établi, voyez-vous. Nous avons d’abord tenté de lui faire entendre raison, avec courtoisie, bien entendu. Un président a tout de même droit à tous les égards.

— Mais vous avez fini par le tuer !

— Aussi étrange que cela puisse paraître, il n’était pas favorable à une poursuite de notre collaboration.

— C’est ignoble ! Vous l’avez abattu froidement d’une balle dans le dos !

— Cela n’était pas très noble de notre part, il est vrai. Cependant, si je puis rectifier vos dires, il ne s’agissait pas d’un projectile.

— Je sais tout de vous ! Vous êtes un membre de l’organisation terroriste Chameleon. Votre but est de servir les grandes multinationales. Vous êtes responsables de a majorité des conflits qui touchent notre monde !

— « Terroriste » dite-vous ? Ne nous méprenons pas.

— Alors qui êtes-vous ? Des utopistes ? Des chevaliers de l’ordre et de la morale ? Les Illuminati ?

Yuriko a prononcé cette dernière phrase en appuyant sur chaque syllabe. Elle se moque ouvertement de son interlocuteur cherchant à lui faire perdre patience et, peut-être, lui révéler enfin qui il est.

La réponse de l’homme sombre la déstabilise :

« Nous étions déjà présents alors que vos aïeux tentaient, avec la lourdeur qu’on leur connaît, de se mettre debout. »

Alors que la journaliste pouffe de rire, un rire spontané et nerveux, l’inconnu renchérit :

« Nous vous trouvions amusants, au départ, et puis vous avez percé certains mystères, résolu certaines énigmes. Vous avez notamment commencé à manipuler l’atome et le maîtriser, contre toute attente ».

— Attendez, vous voulez dire que vous étiez là avant même que le monde soit monde ?

— Le monde ne tourne pas autour de vous, chère amie. Vos semblables et vous avez tendance à le penser, voire, à vous l’imposer. Votre arrogance n’a d’égale que votre entêtement dans l’erreur. Mais, veuillez m’excuser, je palabre, or, il est temps d’en finir.

— D’en finir ?

— Vous êtes très forte, Mademoiselle Takashi. Nous aurions pu juste vous discréditer en tronquant votre rapport et en vous faisant passer pour une illuminée, mais vous aviez beaucoup de soutien. Il serait regrettable que notre action soit rendue publique, et ce, même si les médias sont à notre botte. Chameleon a beau tout contrôler, il arrive que certains d’entre vous échappent à notre vigilance.

— Vous êtes donc bien membre d’une organisation terroriste ?

Pour la première fois, l’irritation se fait entendre dans la voix de l’homme en noir.

« Nous ne sommes pas des terroristes, dit-il, notre but n’est pas d’instaurer le chaos ou la peur par des actes de destruction. Nous ne cherchons pas non plus à étendre une idéologie, non. Ce que nous voulons, chère Yurko, c’est…ne rien changer. »

— Ne rien changer ?

— Nous souhaitons que vous persistiez dans l’erreur, que vous continuiez sur votre lancée.

— Notre lancée ?

L’homme s’impatiente, son timbre de voix s’en ressent et à l’écran il s’agite davantage.

« Continuez à consommer ! Continuez à ne pas penser ! Continuez à véhiculer la peur ! Vos craintes nous nourrissent et votre absence de jugement nous facilite grandement la tâche ! »

— Je commence à comprendre ! Le président dénonçait nos habitudes de surconsommation. Il voulait en finir avec ce qu’il considérait comme le véritable fléau de notre siècle et avait entamé de nombreuses réformes en ce sens.

— C’est cela. Au départ, nous nous gaussions. Nombre de ses homologues s’étaient engagés dans la même voie avec, systématiquement, des échecs retentissants. Les populations sont retorses à tout changement. Mais votre président avait réussi à faire passer son message. Il devenait trop dangereux. Nous avons dû l’éliminer, lui, mais aussi tous les vôtres, Mademoiselle Takashi.

— Les miens ? Que voulez-vous dire ?

En guise de réponse, l’écran s’éteint un court instant pour se rallumer sur la photo d’un cadavre.

Yuriko a un haut-le-cœur et porte de nouveau la main à sa bouche, c’est le responsable de la rédaction, son supérieur hiérarchique !

Les photos défilent les unes après les autres. Sur chaque cliché, une personne apparaît allongée à même le sol, un trou béant au beau milieu du front, les yeux exorbités. La voix caverneuse énumère systématiquement le nom de chacune des victimes, tandis que Yuriko réprime un sanglot, recroquevillée sur elle-même. Ses collègues ont tous subi le même sort que Marc.

L’homme ricane avant d’avouer :

« Je ne vais pas vous mentir, ils ont souffert. L’adrénaline leur donne un goût si particulier ! »

La journaliste n’en croit pas ses oreilles.

« Vous les avez…dévorés ? »

— Vous êtes perspicace, mais pas observatrice. Notez que leurs corps sont intacts, si ce n’est leur crâne, légèrement entamé.

— Vous êtes malade !

Le rire sardonique la fige littéralement sur place.

« Le prochain cliché devrait vous plaire, reprend l’homme sombre, il s’agit de l’une de vos meilleures connaissances et de notre dernière cible ! »

Cette fois, Yuriko se dresse, poings serrés. L’image s’affichant à l’écran la représente allongée sur le tapis de la pièce où elle se trouve, yeux fermés. Mais elle n’est pas mutilée comme l’étaient ses collègues et amis.

L’être lui dit :

« Un détail fait défaut, nous ne sommes pas totalement en accord avec les photos précédentes. Permettez-moi donc de vous rendre visite, Mademoiselle Takashi. »

– Me rendre visite ?

— Oui. Ne vous en faites pas, nous avons un minimum de savoir-vivre et d’éducation. Je prendrai le soin de m’essuyer les pieds sur votre joli paillasson.

L’écran clignote encore une fois pour afficher le mystérieux personnage. Mais, peu à peu, le décor fond pour révéler une allée sombre.

Yuriko reconnaît les lieux, il s’agit du hall menant à son appartement. L’homme sombre se dirige vers ce que la jeune fille devine être sa porte d’entrée.

Les haut-parleurs de son PC se font toujours les relayeurs de la voix caverneuse :

« Vous seriez un ange si vous pouviez m’ouvrir la porte, Yuriko. »

La jeune femme sent son cœur faire des bonds dans sa poitrine, elle hurle :

« Allez au diable ! Allez au diable ! Vous entendez !? »

Pendant quelques secondes, le silence règne. Il est rompu par la respiration rauque de l’homme sombre qui inspire puis souffle :

« Le diable lui-même est des nôtres… »

La sonnette de la porte résonne, faisant sursauter Yuriko. Son regard se pose sur l’écran du PC où elle voit l’être noir posté devant sa porte. Il lève sa main vers l’interrupteur situé à hauteur de poitrine.

Deuxième sonnerie. La journaliste domine sa peur et fait quelques pas vers l’entrée. Elle regarde à travers le judas et constate, avec effroi, que l’homme se trouve bel et bien sur le pas de sa porte. Il lui fait signe de la main.

« C’est bien moi, Yuriko, veuillez m’ouvrir je vous prie. »

C’est étrange, la voix est toujours issue des haut-parleurs, elle ne provient pas du hall.

La jeune femme recule puis court, effrayée, vers sa cuisine. Elle fouille dans un tiroir avant d’en extraire un couteau à la lame démesurée.

Le pêne de la porte d’entrée claque une première fois.

La journaliste éteint la lumière de la cuisine et se cale dans un coin en portant l’arme blanche des deux mains, à hauteur d’épaules, bras tendus face à elle. Elle est prête, du moins, s’efforce de le croire.

Nouveau claquement, la porte s’ouvre dans un long grincement.

Yuriko est fébrile, elle a des sueurs froides. Elle se tient face à l’encadrement de la porte de la cuisine, tremblante et le souffle court. Des pas traînants se font entendre dans le salon, ils se rapprochent. Elle fixe l’ouverture, refusant de la quitter des yeux tandis que les pas, lents et assurés, résonnent de plus en plus près. La jeune femme a mal aux yeux, elle les sent brûler dans leurs orbites. Elle ferme les paupières un court instant afin de soulager sa vision.

Quand elle les rouvre, l’homme sombre se trouve juste face à elle, à longueur de bras !

La journaliste hurle et plonge le couteau dans la robe noire de l’agresseur. Elle sent la lame pénétrer les chairs. Horrifiée par son geste impulsif, elle ramène l’arme blanche au niveau de sa poitrine. Il n’y a aucune trace de sang, elle recule, lentement.

L’homme penche sa tête sur le côté, impossible de distinguer son visage, toujours recouvert d’une capuche. Sa respiration est rauque. Dans le salon les haut-parleurs du PC grésillent :

« Vous avez frappé la première, Mademoiselle Takashi, je suis donc en droit de répliquer. »

Dans un geste désespéré, Yuriko lève son bras dans l’intention d’abattre une seconde fois le couteau sur l’assaillant. Mais celui-ci lui attrape vivement le poignet. Sa main est froide est rugueuse.

Une bousculade s’en suit et les deux protagonistes finissent allongés dans le salon éclairé. L’homme se redresse vivement, le visage toujours masqué, mais, l’une des manches de son froc, relevée.

La journaliste est allongée sur le dos, bouche bée. Le bras nu de son agresseur révèle une peau reptilienne et une main pourvue de cinq doigts soudés entre eux et griffus.

Un rire d’outre-tombe résonne dans la pièce. L’homme n’est pas un être humain !

Il se jette sur la jeune femme, elle se débat et, dans la lutte, lui assène un violent coup de coude au visage.

Yuriko est horrifiée. Sous le choc, la capuche de son agresseur s’est relevée, révélant un visage recouvert d’écailles et pourvu d’yeux proéminents qui l’observent. Les globes oculaires se déplacent d’abord indépendamment dans toutes les directions avant de se focaliser sur leur proie.

Les mains griffues maintiennent la jeune femme au sol tandis que leur propriétaire penche sa tête juste au-dessus de la sienne.

Dans le salon, les haut-parleurs grésillent une dernière fois :

« Ne vous en faites pas, Mademoiselle Takashi. Vous avez, certes, été valeureuse mais je ne vais pas m’y prendre différemment avec vous. Qui sait ? Vous n’aurez peut-être pas le temps de ressentir la douleur. »

Yuriko se débat, hurle, secoue la tête en appelant à l’aide.

L’être est pourvu d’une gueule immense qu’il ouvre largement, révélant une langue cylindrique terminée en un cône extrêmement pointu.

La jeune femme pousse un cri au moment où le muscle rétractile est projeté vivement en avant et lui perfore le front.

Yuriko se redresse dans son lit, en sueur. Son réveil affiche 06 :31

Elle tourne la tête, Marc dort paisiblement à ses côtés. Elle ne peut s’empêcher de lui caresser la joue, il grogne, elle pousse un soupir de soulagement, quel cauchemar !

Impossible de se rendormir après ça, elle décide d’avancer son levé et d’aller prendre une bonne collation à la cuisine. Elle se jure que c’est la dernière fois qu’elle regarde une émission sur les mœurs des caméléons de Madagascar. La journaliste visualise son mauvais rêve et  a un frisson quand elle croit ressentir le contact de la langue de son agresseur sur son front, brrr !

Rassurée, elle sourit en s’installant à table avec un verre de jus d’acerola et des madeleines faites maison.

Un de ses cinq portables vibre brièvement sur le plan de travail, lui signalant l’arrivée d’un MMS. Elle peste en levant les yeux au ciel.

« Les affaires reprennent, ma vieille ! » se dit-elle.

Elle saisit le smartphone, l’expéditeur est inconnu. Elle ouvre le message et le lit :

Le président François De Berre a été retrouvé mort cette nuit, le dos perforé et vidé de son sang.

Yuriko sent le sol se dérober sous ses pieds.

Le message est suivi de la photo d’un homme vêtu d’un froc noir. Photo qui au bout de quelques secondes est remplacée par le commentaire suivant : avez-vous bien dormi, Mademoiselle Takashi ?

Le verre explose sur le lino de la cuisine.

death-164761_640

Hymne à la pluie

Si tu savais ô mon amie, combien ton importance est grande
Toi pourtant la cible des diatribes les plus virulentes

Les occidentaux, dans leur grande majorité, t’abhorrent
Les peuplades du tiers-monde, anciennes comme nouvelles, t’adorent

Le gentil organisateur te couvrira toujours d’insultes
Le modeste agriculteur te voueras presque un culte

Tu fais grincer des dents l’amateur de grillades dominicales
Mais fais chanter la nature pour qui tu es vitale

Si tu t’invites parfois sans prévenir, les journées d’été
C’est l’hiver que tu rends fou de bonheur le skieur zélé

Ha, tous ces ingrats qui vénérent le soleil, rival et allié
Misant tout sur l’apparat, fier d’exhiber leur peau hâlée

Accordant à l’astre tout crédit, ils te jugent sans intérêt
Les fous ! Que ferions nous sans tes précieuses ondées ?

Telle la phalène, nous sommes leurrés par tout ce qui brille
Nous courbons l’échine en mirant la couleur or, serviles

Si tu savais ô mon amie, combien ton importance est grande
Toi pourtant la cible des diatribes les plus virulentes

Cette ode est pour toi, pluie, ma muse, mais aussi pour vous mes amis,
Qui vous sentez sans importance juste parce que des aveugles en ont décidé ainsi
Il y a d’autres manières de briller de mille et un feux
Il y aura toujours, quelque part, quelqu’un qui vous verra autrement qu’avec ses yeux.

John Renmann 05 mai 2015

Du temps où j’écrivais les colonnes du temps.

Au départ, je devais juste me lancer dans l’écriture d’une nouvelle

Mes proches me disaient : une nouvelle, toi ? Mais quelle bonne nouvelle !

J’ai fait un tour au Bled, échangé avec Robert et ai aguiché Larousse

Quant à Bescherelle, c’était une amie quelque peu farouche

La route fut longue et périlleuse, jalonnée de vils conseillers

Ceux-là même qui se prétendent champions de la syntaxe et du phrasé

Résultat des courses : un premier opus écrit sous une plume fébrile

En termes plus clair, un livre ayant pour lui son lot de coquilles

Mais à force de persévérance et de foi, je révélais la nouvelle mouture

Sa plus belle signature fut sans aucun doute sa nouvelle couverture

Du chemin, ce livre en a fait depuis sa naissance, un soir de décembre 2014

Son petit succès il le doit à vous tous, lecteurs, auteurs et amoureux de la prose

J’imagine souvent mes personnages vous remercier, une fois la lecture achevée

Comme à la fin de la pièce, se tenant par la main puis se courbant tous ensemble, pour vous saluer

John Renmann – 04 mai 2015

Présentation couverture